Revoir la notion de valeur

September 20, 2010

Paul Jackson 

Joegodson

Vous êtes un Haïtien de vingt-huit ans à Port-au-Prince. Vous vous mariez le 1 octobre. Au début de 2011, vous serez père. Vous n’avez pas d’adresse. Vous n’avez pas d’argent. Les loyers sont hors de portée depuis le tremblement de terre, étant donné qu’il y a très peu d’espaces habitables. (Ceux qui existent vont à ceux qui peuvent les payer, comme les employés des ONGs étrangères.) Ayant récemment échappé à la mort de tuberculose, vous devez vivre tranquillement. Vous ne mangez presque rien pour éviter de développer un appétit que vous ne pourriez pas soulager.

Vous avez la chance/malchance d’être l’ami d’un citoyen pauvre d’un pays riche. (Moi.)

Sur les étagères brillantes de magasins d’habillement canadiens, chaque article que vos voisins fabriquent se vend plusieurs fois le montant de leur salaire quotidien d’environ trois dollars. Selon le système de quotas dans les usines de sous-traitance, ils font des centaines d’articles chaque jour.

Vos voisins et amis luttent quotidiennement pour la survie. Peu pensent à l’avenir comme vous. Chacun se débrouille avec des salaires qui permettent à peine la survie. De plus, ces salaires sont souvent impayés. En conséquence, le présent se reproduit.

Donc vous travaillez avec votre ami canadien ‘fauché’ pour établir une compagnie à but non lucratif qui rassemble les artisans, des tailleurs et des couturiers les plus doués pour commercialiser vos produits directement au public canadien. Les profits seront réinvestis pour améliorer les conditions de travail et de vie des ouvriers. Autrement dit, vous n’attendez pas l’élection d’un gouvernement juste. Cela ne se produira pas. Vous ne demandez pas la charité. Pourquoi le devriez-vous ? Vous ne reculez pas face à l’intimidation de ceux qui sont au pouvoir.

Cette compagnie à but non lucratif actuellement en voie d’être enregistrée s’intéresse à la valeur des personnes et choses. Elle s’intitule Ann Bay Valè, un terme créole souple signifiant Créons de la Valeur ou Donnons de la Valeur. Nous montrerons bientôt comment les choses rejetées dans nos cultures peuvent être transformées par l’imagination en des articles de valeur. Avant tout, nous reconsidérons la valeur de la personne dans l’économie mondiale actuelle.

Joegodson, ébéniste, est l’inspiration haïtienne derrière Ann Bay Valè. Puisque nous devons commencer par de petits articles facilement importables au Canada, nous sommes obligés d’exclure son propre travail. Cependant, son œuvre est représentative de notre nouvelle compagnie : meubles en bois recyclés.

Comment créer une famille sans argent ? Dans quel genre de société élèverez-vous vos enfants ?

En juin, Joegodson a eu la bonne fortune d’un don anonyme de cinq cents dollars canadiens pour aider à préparer son avenir avec sa fiancée Antonia, enceinte de leur premier enfant. Comment l’utiliser ? Il avait deux choix : il pouvait préparer les fondations d’une maison ou construire les meubles qui y entreraient. Voici le dilemme : construire une maison est risqué. Mais sans un domicile, où mettre les meubles ?

À qui appartient Haïti? Je parle de la terre firme d’Haïti. L’oligarchie revendique les grandes étendues du pays. Leurs pairs jugent la validité de leurs revendications. Cependant, au cours de l’histoire de l’Ile, les paysans se sont installés sur des terrains inoccupés qui justifie leur réclamation sur la propriété. Joegodson et Antonia, comme des milliers d’autres sans-abri suite au tremblement de terre, ont clôturé un petit terrain dans les collines vides de Canaan. Avec l’aide de son cousin, Joegodson a construit les fondations pour la maison sur une pente perpétuellement venteuse. Cela a exigé des barres de fer pour renforcer le béton pour que la structure résiste au prochain tremblement de terre. Il avait deux choix. Les petits entrepreneurs de Port-au-Prince récupèrent des barres de fer des décombres et les vendent à environ la moitié du prix de nouvelles barres. Joegodson a opté pour des nouvelles barres, jugeant que celles récupérés de les décombres avaient été fragilisées en se déformant et en étant redressées par la suite. Il a acheté vingt barres à quatre-vingts dollars haïtiens chacune : 1 600 dollars haïtiens (320$US).

Cependant, une fois les fondations réalisées, Joegodson, comme d’autres, a décidé que les risques étaient trop grands pour aller plus loin avec la construction. Comment l’oligarchie haïtienne répondrait-elle aux nouveaux résidants apparaissant sur ‘leurs’ terrains ? Joegodson, comme tous ses nouveaux voisins, risquait de tout perdre. Ils ont arrêté les travaux. 

Joegodson et la commode, jusqu'à date.

Joegodson s’est alors tourné vers la fabrication des meubles. Indépendamment de ce qui pourrait arriver à Canaan, il pourrait au moins fabriquer quelques meubles. Le prix de bois est monté en flèche depuis le 12 janvier. Le bois est toujours cher en Haïti déboisé. Cependant, compte-tenu des effets dévastateurs de l’écroulement de bâtiments mal renforcés, c’est le matériau de construction préféré. À ce propos, après le terrible tremblement de terre de 1770, la petite ville de Port-au-Prince a ordonné que tous les bâtiments soit faits de bois.

Il restait assez d’argent du don pour acheter trois feuilles de bois compressé  au Marché Guérite dans le centre de Port-au-Prince. Cependant, pour la plus grande partie, il a trouvé ce bois dans les décombres de la clinique abandonnée et effondrée. Il habitait dans le cour de cette clinique avant le séisme. Il a pu récupérer les portes écrasées sous le béton et les a transformées dans un lit, buffet, tables et une commode. Il a travaillé en plein air, avec des outils empruntés. Cela exige patience et imagination.

Ses amis ont offert leurs compétences pour ajouter de la valeur à ses créations. Par exemple, Cemè a contribué par son talent comme sculpteur ébéniste pour décorer les tiroirs de la commode. Cemè est aussi un membre d’Ann Bay Valè où il va commercialiser son travail en coopération avec les autres membres, comme Joegodson, directement aux Canadiens. Après le tremblement de terre, Joegodson a travaillé dans le programme Cash for Work pour cinq dollars par jour, un salaire certain de perpétuer la pauvreté. Cemè voit aussi que s’ils pouvaient être payés raisonnablement pour leur travail, les profits pourraient alors améliorer des conditions de vie et de travail, notamment en construisant un atelier communautaire. L’atelier vise à rassembler un certain nombre d’ouvriers doués qui peuvent y partager leurs talents, outils et imaginations.

Actuellement, nous voulons sortir le Canada du discours de la charité envers les pauvres victimes haïtiennes pour prendre en compte leurs compétences et leur valeur. Les membres d’Ann Bay Valè travaillent tous fort et sont confiants en leurs capacités. Laissons les Haïtiens vendre directement leurs produits, en gardant un bon bénéfice ce que ne permet pas le marché international. Les Canadiens ne payeraient pas plus cher et les produits seront encore plus beaux.

Son buffet, jusqu'à date.

Un des dilemmes que Joegodson et Antonia affrontent est qu’ils peuvent bientôt avoir des meubles sans un abri pour les mettre. Joegodson peut créer de beaux meubles pour la future famille. Mais, comme leurs amis et voisins, ils n’ont pas de maison et ne peuvent pas se permettre de louer. Ainsi, les meubles en construction sont hébergés dans une cour, jusqu’à ce que les propriétaires lui disent de les sortir de là. Cela pourrait arriver à tout moment. Il couvre les pièces en fabrication pour les protéger des grosses pluies. Pourquoi ne pas vendre les meubles sur le marché haïtien ? Il a déjà essayé. Les seuls clients potentiels sont ceux avec des domiciles et ils refusent de le payer suffisamment  pour couvrir les coûts du contre-plaqué. Ils savent qu’ils peuvent se permettre d’estimer ses capacités, son temps et son imagination à rien. Bien sûr, les amis de Joegodson, comme Molière et Cemè, membres d’Ann Bay Valè, l’estiment pour sa vraie valeur, mais n’ont pas d’argent pour acheter ses produits. Tous dorment sous des tentes et mangent comme des oiseaux.

Ce qui devrait être évident c’est que l’économie formelle qui paye les Haïtiens trois dollars par jour fait partie de l’économie canadienne. Allez vérifier la provenance des vêtements dans n’importe quel magasin d’habillement haut de gamme au Canada pour comprendre votre économie. Les ouvriers ne voient pas ce que vous dépensez. Qui bénéficie ? Les Canadiens savaient-ils que les Haïtiens habiles et imaginatifs travaillent  plus de dix heures chaque jour ? Qui empoche la richesse qu’ils créent ? Puisque les ouvriers haïtiens font donc partis de l’économie canadienne, or nous à Ann Bay Valè allons nous  assurer que leur travail est payé à sa juste valeur.

Imaginez un bidonville sur un terrain vide à Vancouver, Montréal ou Toronto où tous les adultes sont employés par la compagnie la plus grande, la plus riche de la ville. Ils travaillent de six heures le matin jusqu’à cinq heures trente le soir, y compris le samedi. Les enfants mendient la nourriture. Ils ne vont pas à l’école; leurs parents ne peuvent se le permettre. Les adultes ramènent vingt-cinq dollars par semaine pour remplir tous les besoins de la famille. À ce propos, n’imaginez pas que la vie est peu coûteuse dans Port-au-Prince. Elle est chère. Je décris notre économie. Je vous demande tout simplement d’imaginer que ce quartier ouvrier se trouve à votre porte et pas dans un monde à part.

Joegodson avec la tête du lit et deux tables, fabriquées entièrement de bois recyclé du séisme.

À l’heure actuelle, Joegodson est coincé. Il a avancé autant que possible avec les matériaux recyclés des débris du séisme. Pour finir, il a besoin d’argent frais, pour les peintures, pour le sommier pour le matelas – pour ne pas mentionner le matelas lui-même. Sa planification pour notre entreprise à but non lucratif Ann Bay Valè aussi bien que ses écrits sur les conditions économiques et sociales qui l’y ont mené lui ont coûté beaucoup de temps et le peu d’argent qui est passé entre ses mains. Ses articles ont été publiés partout dans la presse alternative au Canada, au Caraïbes, et aux États-Unis. Il n’en a rien reçu. J’invite ceux qui ont apprécié sa recherche et son analyse d’exprimer leur appréciation pour lui permettre de planifier son propre avenir et continuer à organiser les autres artisans et ouvriers (vingt jusqu’à présent) dans Ann Bay Valè. Encouragez-le. Écrivez-lui à keayiti@yahoo.ca. Si vous pouvez vous permettre quelques dollars, vous pourriez les lui envoyer directement à Port-au-Prince via Western Union. Son vrai nom est Vilmond Joegodson Deralciné.

Jésus est au centre de la vie de Joegodson. Cependant, puisqu’Antonia est enceinte, leur pasteur refuse de permettre au mariage d’avoir lieu dans leur Église Baptiste. Le choeur dont ils sont membres est défendu de chanter à leur cérémonie. Joegodson démontre un plus grand esprit. Comme Jésus, Joegodson s’intéresse toujours aux gens les plus défavorisés et les plus maltraités dans la communauté. Deux des membres d’Ann Bay Valè sont de jeunes patients dans un hôpital pour incurables à Port-au-Prince. Frappé par des balles perdues de MINUSTAH à Cité Soleil, ces jeunes artistes paralysés voient Ann Bay Valè comme le biais pour démontrer leur valeur et ainsi redonner un sens dans la vie. Sur la tête du lit, Joegodson a inscrit, ‘Ouvres ton cœur à Jésus.’ Sur le haut du buffet, ‘Jesus loves you.’ Vous n’êtes pas obligé de croire, comme lui, que Jésus était le Fils de Dieu pour voir la valeur de ses actions.

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One Response to “Revoir la notion de valeur”

  1. Jean Claude Legault said

    le pasteur est un integriste sans valeur pastorale.le Christ a accueilli la femme adultère avec compassion.Il devrait vivre lui-mêmel’évangile qu’il proclame comme une cymbale trtentissante

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