Lettre ouverte à Mario Renaud, CÉCI

July 12, 2010

Mario Renaud – directeur général du CÉCI (Centre d’étude et de coopération internationale)

Nous répondons à votre lettre publique adressée aux Québécois (‘Haïti, six mois après,’ Le Devoir, 10 juillet 2010.) Nous habitons Cité Soleil à Port-au-Prince. Toutefois, vu que votre lettre tente de définir la relation entre les Québécois et les Haïtiens, nous aimerions en parler nous-mêmes.

Vous commencez en critiquant ceux qui critiquent le travail accompli depuis le séisme par les ONG et l’État haïtien. Vous prétendez que la solidarité, plutôt que le cynisme, est nécessaire. Pourtant, le cynisme n’est pas le contraire de la solidarité. Nous supposons que vous utilisez le cynisme dans son sens péjoratif, ce qui signifie le rejet de la sincérité de l’homme. Il y’a certainement une abondance de preuves pour nous y conduire. Toutefois, nous nous inscrivons dans la tradition des Cyniques grecs qui ont compris que la transparence est vertu. Sans notre capacité de reconnaître la vérité, nous serions perdus.

Vous reconnaissez l’ampleur de la catastrophe pour Haïti qui “a peu de moyens, sinon ceux que la communauté internationale consent à lui accorder.” Vous ne précisez pas quelles pressions étrangères compromettent l’indépendance haïtienne. Toutefois, vous prétendez que l’approche du CECI repose “sur la participation active et réfléchie de l’État haïtien et de la population, la coopération et le partenariat entre le gouvernement et la société civile et enfin, le développement local basé principalement sur le secteur agricole.”

Il est important que nous soyons clairs sur les contraintes réelles sur l’auto gouvernance d’Haïti. Depuis 2004, ni l’État ni le gouvernement haïtien ne représentent la majorité pauvre de la population. Le phénomène “communauté internationale” dont vous parlez est, en réalité, les gouvernements des États-Unis, de la France et du Canada. Au cours des vingt dernières années, ils ont détruit la démocratie haïtienne. Ils ont essayé, mais pas réussi, à éviscérer la société civile haïtienne. L’État, contrôlé par des intérêts étrangers, néglige tous les organismes communautaires locaux comme ceux de notre quartier de Cité Soleil. Si le CECI exclue les groupes de la société civile qui ne sont pas en bons termes avec l’État, alors avec qui faites-vous affaire? Vous ne pouvez pas nous accuser de cynisme : Nous vous décrivons notre vérité quotidienne.

L’ampleur de la catastrophe est la conséquence directe de la politique imposé à Haïti depuis le régime de Duvalier. Le Président Clinton a partiellement reconnu sa responsabilité pour la destruction de l’agriculture haïtienne. Cependant, comme Envoyé Spécial, il devrait aussi reconnaître que les bidonvilles surpeuplés, comme le nôtre de Cité Soleil, sont le résultat de l’exode rural. Les usines de sous-traitance canadiennes et américaines fixent les conditions de travail et de norme de salaire chez nous. Nous ne pouvions pas construire de quartiers sécurisés compte tenu des petites sommes qui circulaient dans Port-au-Prince. En conséquence, près de 300.000 personnes sont mortes. Ils vivaient dans des structures précaires dans les quartiers dépourvus d’infrastructures. Nous les survivants avons du mal à reconstruire notre pays à partir de zéro, même si beaucoup de nos proches ont été tués pour avoir tenté de contrôler leur économie et la vie au cours des vingt dernières années.

Si vous construisez votre structure d’aide sur les piliers du développement local en alliance à l’État haïtien, alors ce ne sera pas plus stable que les bâtiments qui se sont écroulés le 12 janvier. Ces deux piliers ne s’accordent pas. L’État haïtien n’a jamais été sensible aux pauvres d’Haïti depuis 2004. Qui contrôle l’argent qui a été donné et pour quels projets? De quelle mesure ces fonds sont-ils contrôlés par les États qui ont renversé le gouvernement élu par les Haïtiens pour le remplacer par un autre contrôlé par les riches? Les intérêts des Haïtiens pauvres et riches ne sont pas supportés par les mêmes piliers. Vous encouragez la solidarité entre quels groupes? Il existe plusieurs couches d’État et d’administration des ONG entre le peuple du Québec et nous en Haïti. Vous dites que les Québécois devraient être fiers de ce qu’ils ont accompli par le biais de votre organisation. S’ils comptent sur votre lettre, nous ne voyons pas comment les Québécois peuvent être plus informés que nous en ce qui concerne la Reconstruction d’Haïti.

Si la reconstruction d’Haïti doit compter sur le gouvernement fantoche au service des riches, alors nous continuerons à être obligés de travailler pour des salaires de misère dans les usines d’assemblage des grandes sociétés nord-américaines, ce qui ne permettra pas à la communauté haïtienne de se développer. Cette stratégie des riches repose sur le pilier de notre pauvreté : les salaires doivent rester inférieurs en Haïti à toute autre économie de l’hémisphère pour que les riches s’installent et en profitent. En fait, notre travail est dans la fabrication de vêtements, autrefois l’un des piliers de l’économie montréalaise. Ces emplois nous étaient imposés quand les Montréalais étaient licenciés. Donc, nous commençons à percevoir que la solidarité effective est entre les gouvernements et les compagnies. Pensez-vous que les Québécois doivent être fiers de cette solidarité?

Le développement local est tout autre. Nous avons écrit à votre organisation plusieurs fois en avril 2010 pour vous décrire nos organismes communautaires, dont certains sont agréés par l’État haïtien, même si ce processus est complexe et peu fiable. L’accréditation accordée par l’État haïtien n’est pas forcement une reconnaissance de la valeur d’une organisation. Personne du CECI ne nous a répondu. Maintenant, nous faisons appel à vous et aux autres organismes de financement pour appuyer les programmes que nous avons proposés pour le développement local.

Par exemple, nous avons élaboré un plan pour une Cantine Communautaire à Cité Soleil pour s’attaquer au problème actuel de garçons et de filles qui vendent leur corps en échange de nourriture pour soulager leur faim. La Cantine est construite, grâce à Haven, une ONG irlandaise spécialisée dans la construction. Il faut maintenant des fonds, afin de servir 250 repas chauds par jour aux plus vulnérables d’entre nous, pour que ces derniers n’aient pas à se prostituer pour survivre. Le programme est détaillé dans un document de neuf pages disponible sur l’Internet. Il s’agit d’un niveau de transparence apparemment inconnu en Amérique du Nord. Notre programme cherche à embaucher des personnes locales à tous les niveaux de l’opération et à intensifier nos liens existants avec les paysans haïtiens qui produisent la nourriture. Tout l’argent resterait à Cité Soleil et dans la campagne haïtienne. Cependant, il n’y a pas d’argent ici en ce moment pour financer ce projet : pas de l’État et non plus de la communauté. L’économie formelle – gérée par les compagnies nord-américaines – fixe le salaire local à environ quatre dollars (CAN) par jour. À ce rythme, il n’y a aucun moyen que nous puissions financer nos propres programmes. Voilà pourquoi nous demandons un financement afin de briser le cycle de la prostitution et de la dépendance.

Cette demande ne serait pas nécessaire si nous étions payés comme des êtres humains dignes pour le travail que nous faisons. Dans ce cas, l’argent circulerait déjà dans Cité Soleil. Ensuite, il y aurait un marché pour les produits fabriqués ici en Haïti. Le contrôle de l’aide, comme le contrôle de notre travail, est ailleurs. Pourquoi pensez-vous que les Québécois devraient être fiers de ce système? Les vêtements que nous faisons sont présentés en magasins de détail au Québec. Les étagères étaient autrefois remplies de vêtements fabriqués par les Québécois et, surtout, Québécoises qui se sont battus pour défendre leur dignité contre les employeurs qui maintenant nous exploitent.

Votre gouvernement, qui vous fournit un pourcentage inconnu de votre budget, a assisté au coup d’état qui a défait le nôtre, élu et appuyé par nous. Le développement de notre pays n’a jamais été possible. En conséquence, nous ne pouvons pas acheter les produits locaux pour nous alimenter. Vous dites que les régions rurales et les programmes de création d’emplois doivent être soutenus. Notre projet est conçu ici en Haïti et tente d’établir les fondations pour une économie stable. La meilleure réponse est évidente: que nous soyons payés pour le travail que nous faisons ! Ainsi nous aurons les moyens de payer les agriculteurs. Mettre fin au dumping des produits agricoles subventionnés par les gouvernements riches, ce qui détruit notre production locale, est aussi nécessaire. Entre-temps, nous avons besoin d’aide des institutions de bonne volonté afin de financer notre Cantine qui sème les graines du développement local.

Après le coup d’état de 1991 parrainé par la CIA, le CECI a courageusement financé un programme d’aide aux agriculteurs haïtiens (programme d’aide humanitaire ou PAH.) Nous aimerions que les Québécois examinent notre proposition pour une Cantine Communautaire et encouragent le CECI à le financer avec les dons qu’ils nous ont offerts. Nous pensons que nous entrerons alors dans une véritable solidarité avec le peuple du Québec. Nous aimerions beaucoup cela.

jean Ellie (Cite Soleil, Dialogue et Action pour le Développement)

cyril Baudelais (Cite Soleil, Fondation Famille Pain de Lumière)

Joegodson (Port-au-Prince)

Paul Jackson (Montréal)

Pour un examen du projet : https://heartofhaiti.wordpress.com/2010/07/10/cantine-communautaire-a-cite-soleil/

Pour le programme : https://heartofhaiti.wordpress.com/simon/

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