Coopérative du Petit-Bourg du Borgne, 2

July 7, 2010

for English version, see May 26 2010

par Père Jean-Claude Legault, csc, avec Paul et Joegodson

Père Legault, confiné au lit dans une chambre d’hôpital, a passé en revue une journée de 1962, sur l’évolution de la coopérative que Père Lamy a organisée avec les paysans de Petit-Bourg de Borgne dans le nord d’Haïti. Il a écrit ces quelques notes qu’il me passe ce matin:

Un spéculateur est marchand d’affaires qui revend à prix plus élevé le café et le cacao, qu’il achète des paysans. Les grossistes de Cap-Haïtien viennent avec l’argent et leurs gros camions chaque fin de semaines

Le paysan vivait avec l’insécurité matérielle. Son café et le cacao sont la principale source de revenus, la seule garantie contre un malheur, autre que son papier de terre. Il est souvent à la merci de son spéculateur qui pourrait le tromper sans aucun risque d’être découvert.

Le genre de choses que le spéculateur donne au paysan pour l’enjôler un drap blanc pour dormir dans la soute, deux ou trois petits pains, deux ou trois verres de clairin (boisson haïtienne fabriquée à partir de canne à sucre), une avance sur sa prochaine récolte ou d’un prêt pour l’enterrement.

Dix ans après sa fondation, la coopérative était en mauvais état, manque d’inspiration et d’argent pour acheter du café des paysans ou de maintenir l’infrastructure vieillissante. Les paysans préféraient le prêt du spéculateur à celui de la coopérative.

Pendant ce temps, le cacao, planté par la coopérative, a prospéré. Ernest Bennett a obtenu le monopole pour toute la région du Borgne – Pilate – Plaisance, le grenier du Nord. Son succès est tel que sa fille Michelle a épousé Jean-Claude Duvalier.

Ernest Bennett avait sa propre piste à côté de la mer et son fils comme formé pilote aux États-Unis. Bennett avait pris le contrôle de la ville du Borgne, au point d’être détesté par les paysans. Lorsque Duvalier est tombé en 1986, Bennett a été prise en charge par les paysans (déchoukaj) et emprisonné pendant deux ans. Il mourut en exil.

Le Père Lamy en tant qu’étranger a vu la relation entre les paysans et les spéculateurs dans une lumière différente de ces locaux sociaux, politiques et groupes économiques. Père Legault veut nous faire comprendre que c’est la même relation qui s’est formée entre les paysans et lui.

Les paysans vivaient une vie dans l’extrême pauvreté. Ils étaient vulnérables et ils le savaient. En Haïti, les paysans ont retenu que leur vie et leur mort dépendaient de la largesse des spéculateurs. Ils ont réussi à produire un petit excédent qui, au total, a rendu riches ces spéculateurs. Mais, isolés par la géographie, la culture et la langue, les spéculateurs qui avaient été instruits par les prêtres étrangers, se permettaient d’établir des connexions avec le monde au-delà de leurs montagnes et au-delà de la mer. Leurs connexions avec le monde extérieur ont rendu les spéculateurs extrêmement puissants à l’intérieur des communautés locales qu’ils exploitaient. Ce n’était pas ce changement qu’ils voulaient produire.

Après plusieurs années comme curé, le Père Lamy a élaboré un plan pour changer le statu quo au nom des paysans. En Blan (terme créole signifiant blanc, mais aussi étranger), le Père Lamy a joué un rôle spécial à Petit-Bourg. Il a été en relations plus étroites que les spéculateurs sur le monde extérieur d’Haïti. Ses relations lui ont permis l’accès à des fonds de développement de l’Amérique dans les années Kennedy. Il a joué ce rôle avec l’American Fondation par la mise sur pied d’infrastructures au Petit-Bourg, concernant le cacao, le café, et tout un équipement qui a changé le mode vie des paysans. Sachant qu’il tentait de changer l’équilibre des forces entre les classes de Petit-Bourg et les spéculateurs Père, Lamy s’est mis à dos les spéculateurs dans la coopérative. Si tout le monde avait eu à profiter du nouveau régime, alors tout le monde aurait accepté les changements.

Dans un premier temps, le régime de travail fonctionne trop bien. Les spéculateurs ont peur de perdre le contrôle sur les paysans qui avaient trouvé de nouveaux intermédiaires grâce au Père Lamy. Leur seul espoir de rétablir leur rôle exclusif d’intermédiaires avec le monde extérieur était de se débarrasser du Père Lamy. Papa Doc était  paranoïaque.  On le prévient que Pére Lamy et ses américains se préparaient à le renverser. À l’époque, il y avait des groupes prêts à le chasser du pouvoir. (En 1964, Papa Doc a expulsé les Jésuites canadiens-français, qui avaient construit la Villa Manrèse à Port-au-Prince et avaient commencé la radio pour les paysans. Donc, le plan de Bennett était rationnel et presque efficace.)

Bennett, de son côté, a réussi à prendre le contrôle de toutes les infrastructures que la coopérative avait mis en place et entretenues. C’est un processus dynamique qui se joue partout dans le monde quand une infrastructure publique est privatisée pour concentrer la richesse et le pouvoir. En fin de compte, les paysans de Petit-Bourg ont exigé leur revanche sur Bennett.

Une des questions soulevées par cette histoire, pour nous, maintenant et aujourd’hui a trait aux pouvoirs exercés par les forces de l’extérieur d’Haïti et leur relation avec les spéculateurs. Le contrôle des entreprises de toutes les sources d’énergie en Amérique du Nord est tel qu’il est difficile d’imaginer les moyens de soutenir les HaItiens ordinaires pour recontruire leur pays. Clinton et la Banque mondiale imposent leur Plan de la Mort. Au gouvernement haïtien, des agronomes, des économistes et des écologistes se plaignent qu’ils n’ont pas eu un mot à dire dans le plan déposé en leur nom. Le plan a été écrit ailleurs, et n’a pas tenu compte de leur expértise professionelle. Il fait fi de leurs préoccupations pour leur pays, ce qui ne dérange pas l’Envoyé Spécial de l’ONU, Bill Clinton.

Au temps du Père Lamy il y avait plusieurs axes du pouvoir: les spéculateurs, les compagnies étrangères, Duvalier et ses sbires locaux (les macoutes), et les paysans. Dans ce mélange est venu le Blan, le Père Lamy, pour rompre l’équilibre à jamais perdu. Qui peut aider les pauvres haïtiens à bâtir une fondation solide sur les décombres? Même avant le tremblement de terre, les spéculateurs du monde entier ont commencé à sentir qu’ils ont finalement tué l’esprit lavalassien. (Ils disent des choses comme: «Haïti est en train de se stabiliser. » ) Ce qui est bon pour eux, n’est pas bon pour nous.

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