Molière et l’acajou

July 4, 2010

Joegodson et Paul

(English below)

En 1995, quand ils avaient douze ans, Joegodson et Molière fréquentaient l’école Le Progrès dans le quartier de Cité Lumière à Cité Soleil. Molière vivait à proximité. Sa mère, monoparentale, travaillait comme marchande de rue pour aider sa famille, en vendant les produits alimentaires venant, comme elle, de Plaisance en province. Chaque fois qu’il le pouvait, Molière s’appropriait de quelques haricots kongo le matin pour préparer un plat nutritif. À la récréation, il invita Joegodson chez lui et en proposait, sachant que, sinon, son ami ne mangerait pas.

Molière a été séduit par les sculptures sur bois d’un artisan du coin. Comme c’est le cas dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, les artisans travaillent en plein air, en partie à cause de la chaleur accablante mais aussi en raison de l’absence d’infrastructures. Molière s’arrêtait souvent pour observer comment cet homme pouvait donner vie à des simples blocs de bois.

Molière tient pour Joegodson l'esquisse de la sculpture que l'artiste sculpterait après quelques minutes.

 Molière est timide. Mais un jour il a demandé à l’artisan s’il acceptait de lui montrer comment sculpter ainsi le bois. L’homme dit non. Un autre jour, la même question au même artisan suscite la même réponse. Et il a continué pendant un certain temps – même question, même réponse.

Un jour, l’artisan accepte. Et, c’est ainsi que Molière a commencé son apprentissage de sculpteur sur bois. Il avait treize ans.

En 1998, Cité Lumière fête son curé, Père Volem. Les enfants offrent des cadeaux comme c’est la coutume. Molière lui offre une de ses sculptures : son nom en lettres d’acajou. Le Père a été ébloui par la finesse de l’œuvre d’art qui se tenait debout sur son bureau. Molière a tremblé à l’idée de tant d’attention d’un homme important. Le prêtre lui dit qu’il démontre un grand talent, et il offre de payer pour que Molière puisse apprendre un métier.

«Que voulez-vous apprendre? » demanda le prêtre.

Molière a été sidéré, sa tête envahie par une liste de vocations considérées comme acceptables pour les garçons de Cité Soleil.

“Plombier”, a-t-il répondu.

Ainsi, Molière est entré dans l’établissement de formation professionnelle, Saint Trinité, où il a appris la plomberie. Après trois ans d’étude, il a obtenu sa licence : il était plombier. Cependant, Port-au-Prince a peu de possibilités pour les plombiers. Ceux qui travaillent sont bien intégrés au sein d’un petit réseau qui contrôle les emplois. En outre, Molière est l’antithèse d’un plombier haïtien. Il est doux, doué d’une imagination forte et d’un physique mince. Les plombiers haïtiens ne sont pas faits de ce bois.

Pendant qu’il étudiait la plomberie, il a appris à se connaître et à comprendre comment s’insère dans la société haïtienne. Un jour, il a parlé à Joegodson à propos de sa réponse au Père Volèm qui lui a offert de payer les frais de scolarité pour l’apprentissage d’un métier : «Pourquoi ai-je répondu plombier? Je ne voulais pas être plombier. »

En fait, tout au long de sa formation professionnelle, il restait obsédé par ses créations artistiques. Il a continué à sculpter le bois dans des formes belles et originales.

Le prêtre avait offert à Molière une bourse au vu de sa passion pour la sculpture. Mais Molière n’a pas osé lui avouer que la sculpture et donc l’art était sa passion. Cela ne lui sembla pas une réponse acceptable.  Comme les gens partout, Molière a répondu conformément à ce que les gens attendaient de lui.

Depuis, il a appris s’écouter. Il se connaît beaucoup mieux. Il n’a aucune formation dans les arts et pourtant, un commerçant local a repéré son indéniable talent. Il fournit les outils que Molière ne peut pas se permettre d’acheter car il ne lui donne qu’une somme minimale pour chacune de ses créations que le commerçant vend aux touristes.

Quelques minutes plus tard, et avant la finition et vernis, Molière montre sa création: le mot Haïti entre la forme de ce pays et un palmier.

 Molière peut transformer l’acajou en scènes fabuleuses. Il veut se joindre à l’entreprise d’échange équitable que les deux auteurs envisagent de créer en vue de commercialiser quelques produits haïtiens en Amérique du Nord. Il veut offrir ses propres créations et accepter les défis proposés par les clients potentiels: les sculptures de leurs noms ou des scènes imaginaires. Son objectif est d’avoir ses propres outils et de contrôler, dans la mesure du possible en ce monde, sa propre vie.

Advertisements

One Response to “Molière et l’acajou”

  1. merci pour le partage jai aimer cette lecture

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: