Faire bouger la terre

June 26, 2010

Paul et Joegodson

La vie continue. Les circonstances qui semblaient extraordinaires il y a quelques mois font désormais partie de la vie quotidienne. Les gens s’adaptent, même à la catastrophe. La meilleure façon de profiter en Haïti, comme partout ailleurs, est de déterminer qui détient le pouvoir et qui offre les services. La vie se complique pour ceux qui résistent: en Haïti, au Canada, partout.

Nous avons des objections fondamentales (humaniste, spirituelle, intellectuelle) envers notre système économique mondial. Nous ne sommes pas seuls. Notre réponse est d’imaginer et de réaliser une humble alternative. Toutefois, les deux auteurs tentent de survivre dans leur vie quotidienne et d’agir de façon créative en même temps. Nous faisons partie d’une société et d’une économie qui ont très peu de sympathie pour ceux dont les actions créatrices ne bénéficient pas aux pouvoirs en place. Agir contre les intérêts de ceux qui profitent de l’économie mondiale et, en même temps, essayer d’y survivre c’est comme un médecin qui effectue une intervention chirurgicale sur son propre cœur tout en poursuivant sa vie quotidienne.

Pour aider les lecteurs à comprendre comment les auteurs ont évolué depuis le tremblement de terre, nous avons décidé, aujourd’hui, d’élargir notre façon de voir les choses. Nous espérons que cela permettra aux lecteurs d’apprécier où nous allons et comment nous en sommes venus à choisir cette voie. Par conséquent, les lecteurs peuvent mieux comprendre à quoi s’attendre ici.

Joegodson, futur père de Godgift

Donc, nous allons décrire nos situations actuelles, en particulier celle de Joegodson. Ensuite, nous décrirons deux actions que nous poursuivons. Notre éthique nous conduit à imaginer un aperçu d’une économie alternative, une réévaluation de la signification de la vie et du travail. Nous sommes parvenus à une vision de la vie qui s’oppose à l’économie néo-libérale mondiale. Enfin, nous parlerons brièvement de notre vision qui rejette la politique de division à laquelle souscrit l’Occident.

Joegodson et Antonia ont découvert vendredi qu’ils attendent un bébé. Ils ne pourraient être plus heureux. Ils ne pourraient être plus honorés. Le nom d’un Créole très souvent porte la couleur de sa naissance. Joegodson a choisi Godgift pour son enfant (en français, ‘Dieudonné,’ et, en Créole, ‘KadoBondye’.) L’anglais n’est pas très courrant dans la communauté créole haïtienne. Nommer le bébé Godgift serait comme KadoBondye au Québec. Godgift sera tout simplement un nom inhabituel. Mais les noms inhabituels sont la norme en Haïti. Donc, il n’y a pas de réel équivalent culturel québécois pour ce choix de prénom. Toutefois, le lecteur peut apprécier le sentiment qui préside à ce choix.

Antonia détient son avenir entre ses mains. Nous soutenons que nous devons tous prendre notre avenir en mains.

Joegodson et Antonia n’ont pas d’argent, pas de travail rénumérateur, et pas d’amis capables de les aider. Le bébé arrivera quand même au début de 2011, en principe. Il semblerait que la situation actuelle catastrophique ne pourrait pas être moins favorable. Cependant, il n’ y a jamais eu un seul moment propice dans la vie d’Antonia et Joegodson ni pour le mariage ou ni pour un enfant. Ils ont le soutien de leurs familles ce qui ne peut pas se traduire par une aide matérielle. Ils veulent se marier. Dans la communauté haïtienne, seule une cérémonie de mariage public légitimerait cette future famille. Ils sont profondément amoureux depuis une année. Le seul obstacle à cette cérémonie est l’absence totale de ressources financières des deux familles. Antonia est la dernière de neuf enfants. Son père est mort il y a longtemps et sa mère a élevé les neuf filles toute seule. Elle est une petite marchande de la rue, ce qui signifie qu’elle gagne, au mieux, quelques dollars par jour. Avec cela, elle a élevé toute une grande famille respectable. Elle, Antonia, et Joegodson s’entendent très bien. Tout le monde sait que la cérémonie du mariage est nécessaire pour que la nouvelle famille soit acceptée dans leur communauté.

La conjoncture économique actuelle signifie que les besoins culturels ne peuvent être satisfaits. Mais on ne peut pas changer la culture. Même le tremblement de terre ne peut pas bousculer des exigences culturelles. En fait, le tremblement de terre, l’invasion des étrangers avec leurs suppositions et leurs partis pris n’ont fait que renforcer l’importance des traditions locales. Les coutumes locales sont une forme de défense. Des puissances étragères ont longtemps essayé de les détourner de leurs traditions et de leurs rituels qui unifient les populations occupées. Par exemple, en Haîti, la langue créole et le vaudou ont toujours été la source de résistance aux envahisseurs.

Il y a un mois, Antonia et Joegodson ont visité Canaan pour examiner l’emplacement.

Maintenant, il y a une certaine urgence pour que Joegodson se construise un abri adéquat. Le coût des matériaux, négligeable au Québec, dépasse ses moyens. Tous leurs amis, même tous ensemble, ne pourraient leur prêter assez d’argent pour leur offrir un mariage haïtien passable.

Leur pays est en plein désarroi tel qu’aucune famille n’est assurée de son avenir. Néanmoins, les auteurs travaillent à ce qu’ils perçoivent comme étant la meilleure réponse à la situation actuelle tant au Canada qu’en Haïti, avant le séisme et après. Nos histoires nous conduisent à une réponse conçue pour soulager les deux sociétés d’un seul coup. Dans quel avenir peuvent Godgift ainsi que ces homologues canadiens vivre dans la dignité? Dans une renaissance de l’économie mondiale. Nous essayons de pousser la planète d’un pouce vers la dignité pour tous. Où sécurisez-vous vos propres pieds pour pousser la terre? Ce n’est que dans le passé. Vous poussez vers l’avenir.

La mère de Joegodson, Cécile, était une couturière très respectée à Cité Soleil. Les parents catholiques ont encouragé Cécile à concevoir et coudre les costumes pour les baptêmes, les premières communions, et d’autres célébrations importantes. De même, le père de Joegodson, Deland, a été, et reste, un tailleur de talent. Ils faisaient partie de leur communauté. Ils ont été appréciés et respectés pour leurs compétences et leur contribution à leurs voisins à Cité Soleil. Joegodson admirait leurs compétences et leur place dans la communauté. Cécile et Deland ont travaillé à la maison. Beaucoup de leurs voisins ont été contraints de travailler dans les ateliers de sous-traitance du parc industriel Sonapi, sous le fouet de gérance oppressive pour un salaire de survie… tant ils ont gardé leurs santés et ont accepté leur sort. En Haïti, Deland a cousu le co-auteur canadien une belle chemise brodée à la main. Il a payé un prix nord-américain pour le travail. Cela représentait un mois de salaire dans les ateliers de misère dont les intérêts économiques nord-américains font actuellement la promotion comme un grand espoir pour Haïti.

Antonia imagine ce que son avenir sera en Canaan. Est-ce que son avenir est réellement ici, à Canaan?

Joegodson avait seize ans quand Cécile est morte d’un cancer. Le lendemain des funérailles, Joegodson a emménagé avec la famille de la sœur de sa mère et a appris le métier d’ébéniste de son oncle. Son oncle a accepté des commandes pour d’autres armoires, tables et chaises. Joegodson s’appliquait à sa nouvelle vocation et la petite boutique a rapidement gagné une réputation de bonne qualité et des concepts d’imagination. Par conséquent, son oncle a embauché quelques apprentis et, avant longtemps, l’entreprise a été rentable. Joegodson gérait maintenant l’atelier et vivait avec la famille de son oncle, le patron. Joegodson venait à comprendre que son oncle exploiterait son talent florissant tout en payant un salarie encore moins que les usines d’assemblage étrangères non loin de là, qui a établi la norme pour l’économie locale.

Un jour, Joegodson a eu un accident et a presque perdu le pouce. Son oncle a refusé de lui donner du temps pour aller voir un médecin, sans parler de payer les frais médicaux. C’était la goutte qui fait déborder. Il en a parlé à ses collègues. Tous ont convenu avec lui que les conditions étaient déplorables et qu’ils devaient s’unir pour exiger qu’ils soient traités avec respect et rémunérés pour leurs compétences et efforts. Alors, quand son oncle revint à la boutique, Joegodson lui explique leur décision de faire la grève jusqu’à ce que certaines conditions soient établies. Lorsque Joegodson arriva à la porte, il se retourna pour constater que seule son ombre le suivait. Les autres n’avaient été avec lui qu’en théorie, mais pas en pratique. Joegodson refusa de reculer. À dix-neuf ans, il se trouva sans emploi et sans abri pour la première fois. Il a vécu dans la rue et a dormi dans les voitures abandonnées. Ses collègues ébénistes, honteux de l’avoir abandonné, ont partagé leur nourriture avec lui.

Nous nous documentons sur ce site la vie et le travail de la population de ces quartiers pauvres de Port-au-Prince. Joegodson est toujours reconnu comme un ébéniste habile et imaginatif. Il reste une source d’expertise dans le voisinage. Toutefois, les conditions dans lesquelles il devait travailler ont empoisonné la satisfaction du travail, au point d’avoir mis en danger les mêmes mains qui créèrent les meubles. Même son propre oncle, avec qui il se réconcilie, était prêt à tirer profit de son état misérable: sans-abri, sans ressources, mais d’imagination et d’habilité. Ce fut une leçon douloureuse dans la vie.

Joegodson n’est pas seul parmi les pauvres de Cité Soleil et des autres quartiers populaires. Les artisans, tailleurs, et couturiers, entre autres, se rencontrent à chaque coin de rue. Toutefois, les nouveaux maîtres du monde, comme dit Jean Ziegler, ignorent ces compétences locales pour les inscrire dans l’économie mondiale. Tout le monde devrait entrer aux usines d’assemblage dont les conditions pitoyables sont documentées ici sur le site, entre autres. Les sociétés étrangères qui contrôlent l’économie formelle fixe la norme pour les conditions de travail pour tout le monde. Joegodson a connu à la fois les économies formelle (usines étrangères de sous-traitance) et informelle (l’atelier ébéniste).

Beaucoup de personnes  à l’extérieur d’Haïti sont disposés à appuyer les Haïtiens dans la reconstruction de leur pays au niveau communautaire. En conséquence, nous voulons démontrer que les relations peuvent être établies directement entre les producteurs pauvres haïtiens et les consommateurs nord-américains. Nous introduirons des résidents de quartiers parmi les plus pauvres de Port-au-Prince dans les jours et semaines à venir. Nous projettons d’établir un réseau de commerce équitable, en utilisant ce site comme une ressource, permettant à des travailleurs haïtiens de communiquer directement avec les consommateurs québécois. Une des exigences pour les multinationales de réussir est que les consommateurs et les producteurs restent dans l’ignorance les uns des autres. Les Nord-Américains avec leurs gros moyens financiers ont démontré qu’ils ne se soucient des victimes haïtiennes du séisme qu’en théorie. Nous leur offrons une chance d’en faire la preuve du contraire. Au lieu d’acheter un vêtement produit dans un atelier de misère haïtien d’une succursale multinationale, nous allons offrir aux consommateurs la possibilité de l’acheter directement des travailleurs haïtiens habiles et hautement imaginatifs. Conséquemment, les Québécois connaîtront avec qui ils font affaires en Haïti. Ceci est inspiré par le mouvement du commerce équitable. Dans ce cadre, nous voulons vous présenter les travailleurs dans leur vie réelle. Il s’agit d’une tentative de court-circuiter un système de profiteurs intermédiaires au détriment du consommateur et du producteur.

La deuxième initiative est déjà en cours. Le quartier de Simon à Cité Soleil que nous avons présenté à nos lecteurs est une mine d’organismes communautaires. Ils sont enregistrés auprès de l’État et certains, comme FFAMIPL, sont autorisés en tant qu’organisations à but non lucratif d’accepter des fonds pour le développement local. Nous allons documenter les projets spécifiques que ces groupes communautaires (qui se sont réunis depuis le tremblement de terre) ont priorisés et chiffrés. Encore une fois, nous faciliterons la communication directe entre les Haïtiens qui ont été les plus touchées par le tremblement de terre et ceux qui souhaitent soutenir leur développement communautaire. Nous prétendons que les pauvres haïtiens sont pleinement compétents pour organiser leur propre développement – comme les ONG locales attestent – et peuvent solliciter des experts extérieurs si nécessaire… tout comme les adultes partout.

Enfin, ces initiatives reposent sur un rejet de la politique de division. Pour Joegodson, la référence spirituelle c’est Jésus-Christ; pour Paul, c’est l’humanisme. Toutefois, nous parlons précisément le même langage. Jésus a refusé de rejeter tout le monde. En d’autres termes, Jésus a accepté tout être humain dans l’égalité parfaite. En fait, il était coriace dans sa promotion de cette position spirituelle. Même les grands théologiens catholiques enseignent qu’aucune institution ou religion puisse s’approprier et contenir le message de Jésus. Jésus a parlé d’abord des relations entre les êtres humains. Que théistes ou athées, nous arrivons au même endroit lorsque nous adoptons la position spirituelle que tous les êtres humains sont égaux. Ce n’est pas offert ici comme un aphorisme pittoresque. Nous ouvrons un réseau de communication directe entre les Québécois et Haïtiens pauvres.

Respect de la différence culturelle n’est pas l’équivalent de la promotion de la division. L’unité n’est pas synonyme de similitude, ni l’égalité. L’unité et l’égalité n’existent que dans la reconnaissance et le respect des différences.

Profiter du travail des autres c’est le fondement de l’économie mondiale. Elle atteint des niveaux absurdes en exigeant des Haïtiens habiles de renoncer à leurs compétences afin d’accepter les usines d’assemblage sous les directeurs dont la principale compétence est la manipulation de la production mondiale pour recueillir les profits. Nous voulons que les deux extrêmes de cette économie puissent se parler directement. Cela signifie que les êtres humains et leur travail auraient plus de valeur que les bénéfices qu’on pourrait en tirer d’eux.

Si quelqu’un écoute, si quelqu’un parle, nous aurons accompli notre objectif. Nous aurions poussé la planète d’un pouce de plus vers un avenir plus auspice pour Godgift.

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