Histoire d’amour haïtienne

June 23, 2010

par Joegodson et Paul

 Avec leur permission – en effet, avec leurs encouragements – nous voulons réfléchir sur la situation présente de nos amis Manouchka et Frédérique. Nous comprenons que cela soit une intrusion dans leur vie privée. Les gens ont droit à leur vie privée. Dans ce cas, sachant que nous avons accès à un grand public, ils nous ont permis de raconter et discuter de leur situation. Manouchka et Frédérique acceptent le risque de communiquer aux autres leurs expériences dans la branche haïtienne de l’économie mondiale.

Il y a un couple d’années, Frédérique décida de quitter Port-au-Prince pour la République dominicaine. A vingt-trois ans, son rêve était d’exercer ses compétences considérables de karaté comme gagne-pain. Si pas comme un combattant professionnel, il imaginait un club de sport où il pourrait enseigner les arts martiaux. En Haïti, un tel avenir était hors de question puisque les gens de sa classe n’ont pas d’argent à consacrer à un tel loisir. Toutefois, malgré ses compétences, Frédérique a trouvé que les Dominicains n’acceptaient pas facilement la présence d’Haïtiens. Ils ne sont bienvenus que dans les grandes exploitations agricoles. Frédérique dut se soumettre aux attentes dominicaines. Élevé dans la ville de Port-au-Prince, il n’avait jamais travaillé dans les champs. Pourtant, aux yeux dominicains, tous les Haïtiens sont des paysans. Au moment où le séisme a frappé, il avait travaillé pendant deux ans comme ouvrier agricole et pas une minute dans son domaine de prédilection.

Frédérique

Il faisait partie d’une petite communauté d’Haïtiens qui ont travaillé pour des salaires négligeables par rapport aux normes dominicaines, mais plus élevés qu’en Haïti. C’est le cas d’un certain nombre de ces communautés haïtiennes dans la République dominicaine. Dans le pire des cas, les paysans haïtiens travaillant dans les batays sont comptés parmi les esclaves du monde moderne. Les descendants des paysans haïtiens qui ont été littéralement  vendus aux propriétaires dominicains par Papa Doc Duvalier aux années 1960. Ils continuent de vivre dans l’esclavage, privés d’éducation, de rémunération, et de la dignité. Alors que Haïti est juste à côté, ils comprennent que toute personne qui tente de renverser le système qui les maintient asservis à leurs maîtres dominicaines se met en danger.

Frédérique, cependant, faisait partie d’une communauté agricole haïtienne dont les membres payaient un loyer pour se loger dans le dortoir de la commune. Après deux ans, il avait réussi à économiser suffisamment d’argent pour retourner à Port-au-Prince avec une modeste somme d’argent. Il était capable d’accumuler plus en République dominicaine qu’en travaillant dans les usines du parc industriel Sonapi en Haïti. Vient le tremblement de terre, immédiatement, il décide de revenir à Port-au-Prince par souci de sa famille. Il a utilisé une partie de ses économies pour acheter des éléments essentiels pour sa famille, toujours optimiste.

Tous les Haïtiens savent faire preuve de prudence envers les bandes de voleurs qui opèrent le long de certaines routes qui relient les villes et villages d’Haïti. Ceux qui voyagent en Haïti  connaissent les endroits dangereux où il y a un risque élevé de rencontrer des gangs. A la frontière, les voleurs dominicains et haïtiens coopérèrent pour cibler les voyageurs vulnérables. Ils sont bien organisés et souvent armés de machettes. Frédérique en a été victime avec un certain nombre d’autres Haïtiens alors qu’ils attendaient le bus pour Port-au-Prince. Chargé des achats qu’il avait faits pour sa famille à Saint-Domingue, Frédérique a sans doute été une cible particulièrement  invitante. Il passa la frontière avec moins que ce qu’il avait en entrant deux ans auparavant. C’est à dire, rien.

Heureusement, Frédérique est bien connu et bien aimé. Un automobiliste qui passait l’a reconnu et l’a conduit à la maison de sa mère à Delmas 33 à Port-au-Prince. Il y trouva sa mère et ses deux jeunes frères vivants et la petite maison encore debout, bien que les murs aient été gravement fissurés. Avant le tremblement de terre et après, sa mère travaillait comme vendeuse de rue, vendant des pepe: Vêtements de seconde main. Toutefois, après le tremblement de terre, elle était assise à l’arrière d’un tap-tap (transport public) quand le chauffeur a accéléré brusquement, la jetant sur le dos. Elle a atterri sur le trottoir et s’est cassé la jambe. Heureusement, le chauffeur du tap-tap l’a emmenée dans une des cliniques de traitement des personnes blessées du tremblement de terre. Ils fixent la jambe et elle rentra chez elle où elle est toujours en convalescence, ne pouvant reprendre son travail comme vendeuse de rue pour le moment. Ses deux jeunes fils cherchent maintenant de la nourriture comme les autres victimes du tremblement de terre privées de leur revenu normal. Frédérique se trouva incapable d’aider sa mère ou ses frères, après deux années de sacrifice dans la République dominicaine. Sans emploi et sans un sou, il a rejoint les rangs des victimes.

Manouchka avait voyagé dans le sens opposé à Frédérique, même s’ils se trouvaient dans les décombres de Port-au-Prince. Elle avait quitté la vie paysanne des montagnes d’Haïti pour tenter sa chance à Port-au-Prince plusieurs mois avant le tremblement de terre. Même s’il avait été élevé à Port-au-Prince, Frédérique a été contraint à devenir paysan en République dominicaine. Manouchka avait laissée la vie paysanne derrière. Son rêve était de devenir fleuriste. Toutefois, sans instruction, une femme  paysanne et pauvre n’a pour choix que le service domestique ou le travail des ateliers clandestins. Son court passage dans le service domestique durera sa vie. Comme beaucoup de jeunes paysannes, elle a été surchargée de travail, maltraités, et confiné dans un état de quasi-esclavage dans une maison de classe moyenne. Elle a quitté pour aller vivre avec sa cousine à Delmas 33.

Elle a trouvé du travail dans un atelier dans le parc industriel Sonapi. Pendant cinq mois, elle a travaillé au bâtiment numéro Cinq. Son travail consistait à repasser des vestes de sport pour hommes. Elle a travaillé dans un module: une pratique courante dans les ateliers de misère d’Haïti. Un module est un petit groupe de personnes, généralement de quatre ou cinq, qui travaillent ensemble pour produire un certain produit. Ils travaillent à un contingent: un nombre fixe du produit fini. S’ils atteignent le quota, alors tout le monde dans le module gagne une certaine somme; s’ils échouent, alors chaque membre du module reçoit environ les deux tiers du salaire de quotas. Le quota est normalement fixé à un niveau tout juste hors de portée. Il est donc rare qu’un module doive y parvenir. Toutefois, il est toujours à portée de vue, de sorte que tout le monde est motivé pour inciter les autres afin que chacun puisse atteindre le salaire plus élevé. Le module de Manouchka avait un quota journalier de 400 vestes. Si le produit final n’était pas parfait, il n’a pas pris en compte dans le total. Si elles ont atteint le quota, ils ont chacun gagné quarante dollars haïtiens (6,67 $ US). En cinq mois, elle n’a jamais fait son quota. Et oui, elle a fait vingt-cinq dollars haïtiens (4,17 $ US) par jour, comme l’ont fait tous les membres de son module.

Manouchka se prépare à batailler pour sa paie à Sonapi. Elle va perdre cette bataille.

Le système de module est conçu pour rendre des travailleurs la police qui surveille les uns les autres. Si elles visent pour le contingent, alors elles se fâchent au maillon le plus faible de la chaîne qui ne peuvent pas suivre le rythme. La plupart des personnes qui travaillent dans les usines de vêtements sont des femmes. Les hommes sont généralement embauchés pour travailler dans les usines de fabrication de bagages, un autre produit principal dans le parc industriel Sonapi. Manouchka dit que le pire de l’emploi était la gérante dominicaine qui a fait ses journées désagréables.

Après le tremblement de terre, le bâtiment numéro Cinq a été gravement endommagé. Les murs étaient gravement fissurés et son module a été déplacé vers un autre bâtiment. Comme beaucoup d’autres, les gérants l’ont mise à la porte. On lui a dit d’aller à l’édifice Seize pour recevoir la rémunération qu’on lui devait. Elle s’y présentait, jour après jour, mais les responsables lui ont toujours dit de revenir une autre fois. Elle n’était pas seule. Elle dit que beaucoup de gens est arrivé chaque jour à l’édifice Seize pour leurs rémunérations impayées. Son impression était que seules les personnes les plus agressives ont réussi: ceux qui étaient très en colère et criaient le plus fort ont reçu leur salaire, peut-être pour se débarrasser d’eux. Toutefois, Manouchka est timide. Elle est encore nouvelle à Port-au-Prince et s’y sent mal à l’aise. Elle dit que les gestionnaires avaient toujours essayé de la tromper. Souvent, son enveloppe de paie ne contenait que la moitié de ce qu’elle a réellement gagné. Elle a appris qu’elle devait le vérifier et de porter plainte immédiatement. Sinon, elle ne verrait jamais ce qu’elle méritait. Compte tenu du fait que le salaire était insuffisant pour vivre décemment, les outrages ont simplement aggravé.

Après un certain temps, Manouchka a renoncé à essayer d’obtenir la rémunération qui était due à elle. Elle a pris un autre emploi dans un atelier à Delmas 33, près de la maison de sa cousine qui est restée debout pendant que les structures environnantes sont effondrées. Dans son nouveau poste, elle cousait des shorts pour hommes pour une société des Iles Vierges. Toutefois, le gestionnaire la juger trop lente et elle a été congédiée. Comme la maison de son cousin était habitable, un certain nombre de relations sont venu y séjourner.

Pendant ce temps, elle a rencontré Frédérique, nouvellement arrivés de la République dominicaine. Ils s’aimaient. Manouchka a aidé la mère de Frédérique – temporairement handicapée – en faisant sa lessive et de nettoyage. Pour une raison quelconque, son intimité croissante avec Frédérique et sa famille n’allaient pas très bien avec ses proches de sexe féminin. Elles disaient que Frédérique n’avait aucun revenu. Manouchka n’aurait pas d’avenir avec lui. Donc, elle est devenue mal à l’aise dans la maison de sa cousine et a accepté la proposition de Frédérique qu’ils s’établissent un domicile ensemble. Frédérique a emprunté de l’argent de ses amis pour acheter l’un des bâches goudronnées étiquetées USAID qui sont en vente partout à Port-au-Prince pour 100 $ haïtiens (20 $ États-Unis). Il a trouvé une petite parcelle vide à Delmas 33 où il a fixé quatre postes dans le sol à l’appui de la bâche: leur première maison.

Frédérique ne pouvait pas trouver un emploi. Au milieu du mois d’avril, Manouchka a décidé de revenir à Sonapi et se présenter une fois de plus pour un travail. Une paysanne n’a pas à attendre longtemps pour être récupérées par le gestionnaire à prendre la place du plus faible de ses employés. Cette fois, elle est entrée dans bâtiment numéro Dix pour coudre des pyjamas pour une entreprise américaine – le même salaire misérable comme avant. De plus, cette fois, elle était obligée de travailler sept jours par semaine. Pourtant, elle a été payée temps double pour le dimanche: deux fois le salaire journalier de 4,17 $ US. Après six semaines, elle était épuisée physiquement tout en faisant juste assez d’argent pour rester en vie pour revenir le lendemain.

Le mardi 25 mai Manouchka commencait à se sentir mal. Elle a demandé au directeur si elle pouvait prendre deux jours de congé. Il se moquait. Elle venait de commencé le travail un mois plus tôt. Elle ne pouvait garder son emploi si elle choisisse de ne pas apparaître. Alors, elle continua à travailler jusqu’à ce qu’elle devienne si malade qu’elle ne put s’empêcher de s’évanouir sur sa machine à coudre. Elle avait une fièvre. Les douleurs dans son dos et la tête sont devenues insupportables. Le samedi, elle était incapable de marcher sur ses propres jambes. Elle se pencha sur Frédérique qui l’a emmenée à la clinique de Médecins Sans Frontières à Saint-Louis de Gonzague. Cependant, on leur a dit que cette clinique spécialisait dans les femmes enceintes et les patients à mobilité réduite. Frédérique devait trouver une autre option. Il a décidé de porter Manouchka à la clinique  CICIMED à Delmas 19, où son cousin avait été traité. CICIMED est une clinique locale établie, pas une ONG étrangère. Le personnel lui a permis de rester dans une misérable chambre en béton, d’environ trois mètres carrés. Il s’agit d’un caisson en béton, une chaleur étouffante, sans circulation d’air. Toutefois, c’est à partir de là qu’elle sera envoyée dans un autre hôpital pour les tests que le personnel médical à CICIMED dit qu’elle a besoin. Ces essais, toutefois, coûteraient de l’argent. Jusqu’à ce qu’elle puisse payer les tests, elle reste enfermée dans sa minuscule cellule à CICIMED.

Manouchka au lit à CICIMED dimanche.

Ainsi, Frédérique demanda à Joegodson de l’aider rendre visite à Sonapi pour récupérer les rémunérations impayées. Manouchka pourrait les employer pour obtenir les examens dont elle a besoin. Tant dans sa vie et de la recherche, Joegodson s’est immunisé contre les tactiques des autorités haïtiennes qui exploitent les craintes que les Haïtiens pauvres portent vers les riches et puissantes. Joegodson, familier avec Sonapi, conduit Frédérique au bureau dans le bâtiment Dix qui s’occupent des questions administratives. Chaque bâtiment est organisé de la même manière. Une fois que vous comprenez le système, vous savez où adresser vos questions. Les ateliers de sous-traitance dans les parcs industriels ne sont pas organisés par les compagnies étrangères. C’est les Haïtiens qui gèrent les usines avec une dureté uniforme. Les entreprises principalement nord-américaines sont heureuses de ne pas poser des questions sur les pratiques qui leur assurent le coût de travail le plus bas de l’hémisphère. Parfois, elles font semblant de veiller sur la situation des ouvriers haïtiens dans l’intérêt du public nord-américain qui semble accepter leur prétentions sur les pratiques de travail.

Frédéric a présenté la carte  de travail de Manouchka à la responsable, expliquant son besoin urgent d’examens médicaux et la gravité de son état de santé. Son salaire payerait pour son traitement. La préposée répondit que Manouchka aurait besoin de se présenter en personne pour recevoir son salaire. Joegodson fait valoir que cela était impossible. Il doit y avoir une autre façon: une note de Manouchka, une signature pour la paie reçue? La préposée ne bouge pas: seulement Manouchka pourrait recevoir son salaire. Si Sonapi n’avait pas fourni des soins médicaux et, en outre, l’avait forcée à travailler jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse, ce n’était pas pertinents. Manouchka était responsable de sa propre santé et sa propre rémunération.

Les sociétés canadiennes et haïtiennes sont toutes deux maintenues en place par la peur. Toutefois, ce n’est pas la même crainte. Et toujours, derrière la peur il y a de la colère. Les pauvres haïtiens savent que, difficile que les choses puissent être, les puissants peuvent les aggraver. La seule façon pour les Haïtiens pauvres de survivre est de se soumettre à un système qui ne fait même pas semblant de les respecter. Ils savent que, dès l’entrée, ils seront exploités sans pitié. Leur bien-être ne serait pas protégé par ceux qui contrôlent l’économie formelle. L’état n’est pas le leur, malgré quelques gestes envers la démocratie. Un homme étranger, qui ne parlent pas l’une des langues d’Haïti, et qui a défait la démocratie d’Haïti, a maintenant l’honneur de contrôler de milliards de dollars pour la reconstruction. Ces fonds envisagent une expansion majeure du système d’usines d’assemblage pour le marché nord-américain qui a laissé Manouchka dans un coin sale d’une clinique qui ne peut pas la transférer pour des tests indispensables, jusqu’à ce qu’elle puisse payer. N’importe Manouchka ne pourrait jamais travailler assez forte pour être en mesure de vivre en dignité. Personne d’autre que ses amis va s’occuper d’elle. Ses amis se débattent dans la même situation. Le plan de reconstruction qui inspire Bill Clinton reconnaît que la situation de Manouchka est ce qui rend attractif Haïti en tant que source de main-d’œuvre. En fait, si elle était traitée décemment, les compagnies étrangères devront chercher ailleurs pour leur main-d’œuvre “compétitive”. Ce n’est pas Manouchka qui choisit de soutenir la concurrence avec les travailleurs nord-américains. Qui a choisi, à sa place, qu’elle doit rivaliser avec tous les autres travailleurs du monde quand gagner la concurrence l’a amenée à la porte de la mort dans une boîte en béton ignoble dans un bidonville haïtien?

Joegodson et Frédérique montrent leur carte de visiteur à Sonapi.

Frédérique et Manouchka, dans la clinique, considèrent leurs options.

Certains intérêts économiques en Amérique du Nord profitent de la douleur et la souffrance des pauvres d’Haïti et, plus largement, tous les travailleurs et des écosystèmes exploités du monde. Comme nous le savons, les services secrets des pays dominants, comme les États-Unis et le Canada, nous protègent des menaces à notre système actuel de domination. Manouchka, une fois qu’elle exige d’être traiter de façon juste, représente une telle menace. Ceux qui profitent le plus ont d’énormes ressources à portée de main pour conserver leur système. Si les Haïtiens ont peur des puissants qui les exploitent, les Canadiens ont peur de remettre en cause l’intérêt, même plus puissant, qui contrôle le système de domination et d’exploitation qui conduit, inévitablement, et de façon prévisible, à la situation tragique que Manouchka et Frédérique font face.

Ils ne sont pas tombés dans les mailles du filet. Ils ne sont pas négligés. Ils sont exactement là où notre économie les a mis. C’est nous, aux ‘pays riches’, qui acceptent cette situation.

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One Response to “Histoire d’amour haïtienne”

  1. POSTELMANS ROBERTO said

    Bonjour,
    je trouve cette histoire très émouvante et tragique.
    L’exploitation de l’homme par l’homme, c’est une horreur.
    je voudrais savoir comment retrouver ces deux personnes, Manouchka et Frédérique.
    Contact: ropostelmans@yahoo.fr

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